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10 février 2016 3 10 /02 /février /2016 12:14

Il me revient un ruisseau de cailloux multicolores où l'on construisait patiemment un monde à taille des jeux d'enfants : barrages, moulins, pièges, échappées, courants, sonorités, clartés.

Ainsi se gagne un ruisseau de vie où les graviers faits de mémoire fragmentée tournent en boucles imaginaires. Dessins à la plume de mon arrière grand-père dont je pris la mesure enthousiaste lors des copies d'architecture médiévale qu'on nous imposait à l'adolescence. Épaisseur granuleuse d'une feuille d'aquarelle où le crayon accrochait des questions sans fin. Vertige des magasins de papeterie : stylos, cahiers, carnets, papiers somptueux, plumes, couleurs. Première image d'architecture stupéfiante : Le Corbusier, chapelle de Ronchamp, dont ma professeur de collège disait qu'elle ressemblait à un fromage. Et ce jour de mes 12 ans où j'attendis chez un dentiste face à une peinture gestuelle faite d'écriture « abstraite » qui me laissa pantoise et décidée à m'y coller sans plus attendre.

Cet orage magnétique des découvertes nous arrache à l'enfance mais garde en sa violence la part émerveillée d'une pure création qui laisse pour toujours notre bouche assoiffée, quels que soient par la suite nos abandons, nos défaillances, nos maladresses, nos trahisons. Pour moi ces échappées furent aussi la conjonction des mots, des verbes, des sons qui ne pouvaient plus s'entendre, s'écrire, se décliner, quoique la vie nous laisse en partage, sans cette nécessaire correspondance. Les mots sont des couleurs, les sons chantent en pointillés, les voix se racontent, le crayon griffe, les objets s'assemblent les uns aux autres pour des harmonies sauvages ou complices que le vent défait et refait sans se lasser. Il n'y a pas d’œuvre, il n'y a que des chemins, des voyages.

Puis se rencontrent les maîtres, qui ne sont pas des initiateurs, car rien n'est vraiment caché, qui ne sont pas des professeurs, car rien n'est vraiment acquis, qui sont peut être ce que Rancière appelle des maîtres ignorants dont la seule rencontre, la seule présence suffit à produire l'arc électrique de nos déflagrations intérieures.

Je ne suis pas prétentieuse. Je ne me dis pas artiste par suffisance, mais par insuffisance, pas par vocation, mais par impériosité de recherche et peut-être, parfois, pour tenir debout, quand tout le reste a lâché prise.

Je me réclame d'un art pauvre qui ne sacrifiera pas son évanescence et son inclination vers le petit. Aujourd'hui je digère, ou je reconstruis ce que j'ai oublié depuis longtemps : le moment d'une broderie familière qui dessine à petits points les échos d'autres vies, d'autres moments. C'est à peu près tout ce que je sais faire.

Libre, j'invente ce qui n'a pas de nom, ce qui n'a jamais été.

Voilà l'artiste. Être libre. Travailleur. Inventeur.

Liens des précédentes chroniques : ma vie d'artiste1, ma vie d'artiste2

trois nouveaux "puzzles de voyage"
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publié par dominique dieterlé - dans chroniques
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