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29 octobre 2008 3 29 /10 /octobre /2008 20:33
ceci est la conclusion d'un entretien que nous avons eu Paul Taylor ( mon "préfacier" ... voir article du 21 octobre), et moi avant la publication du livre.

dans notre esprit il était question d'accompagner le texte d'un ensemble de réflexions qui pouvaient ouvrir la voie à une pédagogie de la rencontre interculturelle.
ce projet arrivera peut être un jour à sa concrétisation, en attendant j'ai eu envie de faire partager l'aboutissement de cet échange :

Lorsqu’on travaille seul, il est difficile d’être conscient de la véritable distance à laquelle on regarde ce qu’on a créé. Le regard d’un autre que soi nous oblige à confronter à notre vision de l’intérieur, une autre vision très externe de l’objet qui n’en est pas moins porteuse de légitimité, de pertinence, et nous révèle bien des aspects plus ou moins explicites de nos représentations, et des mots que nous utilisons pour les décrire. En ce sens c’est déjà une approche féconde que celle de cette «double vue». En pratiquant cet exercice j’ai compris quelle correspondance cela pouvait avoir avec le sujet de cet écrit, qui est l’analyse affective et effective d’une rencontre avec l’étranger, donc par-là même cet étrange que je suis pour moi, et pour les autres.

Cela m’a également appris, entre autres choses, que j’acceptais en définitive d’assumer un rôle pédagogique, ou plus exactement un rôle de « passeur ». À condition toutefois d’interroger sans complaisance ma propre pratique. Et surtout de ne pas concevoir l’éducation comme la seule dispense de connaissances plus ou moins répertoriées, mais comme échange permanent de savoirs multiformes, multicolores, et parfois même tout à fait  inconnus des deux protagonistes en présence. Jusqu’à ce qu’ils s’aperçoivent qu’un tel savoir n’a pu naître que de « l’entre deux » et pas seulement par transmission de l’un à l’autre.
Ce que tu dis qu’il faut « inventer » dans la relation.


Ceci m’amène d’ailleurs à interroger le domaine des savoirs et des compétences, de ce que tu appelles parfois « saberes populares », qui englobent les apprentissages du cœur, de l’émotion,  des sentiments, des intuitions, des savoir-faire. C'est très réconfortant pour moi de sentir prise en compte ma façon de voir les choses, comme un savoir authentique, et non pas seulement comme une description vaguement poétique d’une réalité complexe. C’est justement parce que cette réalité est si complexe que nous avons besoin de tous ces savoirs-là, comme une multiplication d’images qui créent en fin de compte la vision 3D la plus complète possible de cette réalité.
 
Je dirais que pourtant, il ne suffit pas de connaître cette vision multiple d’un objet autre, pour le connaître exactement. Je discutais de cela avec un ami poète récemment, et il me disait de ne pas oublier que cet objet / autre - inanimé ou être humain - a lui aussi une vision de moi, qui fait donc partie intégrante de la connaissance ou du savoir que je peux appréhender de lui, et sur lui.
Cela rejoint tout ce que nous avons pu dire sur la construction d’une co-culturalité, qui est une multiplication des perspectives, en même temps qu’une parfaite reconnaissance de la subjectivité de chacun.
Ceci me donne à penser que pour construire ensemble de la transformation et de l’amélioration dans toute société, nous avons absolument besoin de rassembler, mais certainement pas d’uniformiser les modes de penser, d’être, de sentir.
Nous avons besoin de ressentir et d’exprimer à notre façon ce monde que nous sommes. Mais que ne nous possédons pas.
Ce monde est nous, il n’est pas à nous.


Si je privilégie l’action engendrée par la parole poétique, et par la pratique artistique, à mon sens, et en toute humilité, c’est en raison de cela : changer ses angles de visée, être soi-même à la fois le monde qu’on dit, et celui qui nous parle. Cela ne se fera pas sans y mettre l’intelligence du cœur, la sensibilité, l’amour. C’est le sentiment seul qui peut traverser l’épaisseur des étrangetés et des langages ignorés, pour aboutir à ces savoirs que nous n’avons pas encore découverts. Sur nous-mêmes et sur l’extérieur de nous-mêmes qui est aussi le monde, que nous le voulions ou pas. Cette approche poétique du monde, en ce sens, révèle le caché et obscurcit les évidences : c’est une façon très salutaire,  de mon point de vue, de travailler sur le réel.

Travailler avec des personnes issues d’autres traditions culturelles, est une immense richesse. Notre difficulté est que nous pouvons définir des objectifs communs en terme de politique, d’humanité, de morale, de société, mais que nous n’arrivons pas toujours à travers nos langages différents (je considère la culture, en soi, comme un langage symbolique) à recouvrir exactement les mêmes idées, perspectives, ou idéaux, ou les mêmes envies avec les mêmes mots.
Donc nous parlons de voix multiples, ou nous marchons sur des voies multiples.
Alors ce que nous apprenons ensemble, qu’est-ce que c’est ? J’appelle ça polyphonie, harmonie, orchestration. C’est cela qui est beau, non ? Et comment l’apprenons-nous ? Par la pratique, parce que nous faisons quelque chose en même temps. Sans être sûrs de réussir, en prenant les risques inhérents à toute entreprise nouvelle, en déroulant patiemment le fil de ces évidences sémantiques qui ne sont évidentes qu’à la pensée unique.


J'ai mis en ouverture du texte « Ani sara », cette phrase de Paolo Freire :  L’éducation est la pratique de la liberté. Aujourd’hui, je comprends mieux ce que cela implique. Il ne dit pas que l’éducation est l’apprentissage de la liberté, mais la pratique. La liberté n’est pas un don, une transmission ou un objet  pédagogique. Il faut la vivre, et ne pas la vivre seul. C’est peut être ce que j’ai essayé de faire, sans même en avoir eu conscience, au départ tout au moins, dans ce lointain village de Kara Sud en dépit des orages menaçants qui pèsent sur nos tentatives.

C’est peut-être ainsi que je bouclerai la boucle de mes découvertes.
J’ai écrit ce texte seule, mais je l’ai fait dans l’accompagnement constant d’autres, lointains, qui sont mes amis.

Je n’ai pas beaucoup parlé non plus des relations manquées, des nœuds indénouables, des conflits pas résolus. Il y en a eu bien sûr, et je suis certaine que cela m’a aussi appris bien plus que je ne le dis.
Si je n’en parle pas, ce n’est pas par optimisme excessif, ou tentation de falsification, mais avec la volonté de dégager en priorité les chemins où nous pourrons apprendre les uns des autres, les uns avec les autres, comment mettre en œuvre ce que nous espérons, et que nous ne parlons cependant pas de la même façon, malgré des mots identiques en apparence… Justice sociale ? Egalité ? Liberté ? Bonheur ? Fraternité ??? 




Je pense à cette curiosité géométrique qui s’appelle « ruban de Moebius », figure à double face qu’on parcourt d’un seul mouvement, qui n’est ni un cercle, ni un cylindre, ni une figure naturelle, sauf qu’elle existe sensiblement, tangiblement, par la réunion indivisible de surfaces qui sont deux et une à la fois, et dont on ne sait plus laquelle est à l’intérieur ou à l’extérieur de l’autre. Pour construire concrètement une telle figure, il faut cependant à un moment faire accomplir à la surface plane une ou plusieurs boucles, avant de la réunir à sa propre extrémité. Toute vraie rencontre pourrait ressembler à cela...

C’est une image qui peut sembler complexe, mais elle est pour moi poétique au sens que j’ai noté plus haut : c’est à dire symbolique de la connexion apparemment impossible, mais néanmoins effective, des différentes surfaces dont nous sommes constitués.  D’individu à individu, mais aussi en chacun pour lui-même, intérieur/ extérieur, et dans chaque rencontre inter–culturelle, inter–sociale, inter-nationale.

Je crois t’avoir entendu dire que « toute rencontre est profondément interculturelle »  garderons-nous cela pour la fin ?

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publié par d.dieterlé - dans chroniques
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