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7 juillet 2010 3 07 /07 /juillet /2010 15:29

 

Je croyais avoir accompli le plus dur de ma route en arrivant à Bamako. On m'avait dit que des bus direct font en 36 heures le voyage jusqu'à Lomé et que je n'aurais qu'à m'arrêter en route pour rejoindre ma destination finale (Kara est à 450 kms au nord de Lomé, je devais donc obligatoirement y passer).

C'eût été trop facile, et presque trivial, d'imaginer une telle aisance dans l'accomplissement du voyage qui est, comme chacun sait une sorte d'initation à des forces qui nous dépassent !

Ma journée à Bamako ne me laisse pas un grand souvenir. J'ai été passablement harcelée par un guide mi touareg, mi bambara qui tenait absolument à me faire acheter ceci, traverser cela, emprunter telle pirogue, visiter tel marché, parfois on se demande si certains comprennent le sens du mot "NON". Je dis cela parce que j'étais fatiguée, en d'autres temps peut être je me serais laisser charmer par sa conversation, intéressante au demeurant, je lui ai laissé me raconter sa vie, forcément triste et misérable, mais qu'y faire ? arrivée au bord du fleuve Niger, j'avais une telle envie de paix et de silence que je lui ai enjoint de me laisser seule, non sans lui avoir remis un billet pour régler une minuscule part de ses innombrables problèmes. Ce besoin de solitude est totalement incompris de la plupart des africains, ils doivent nous prendre alors pour des martiens, mais parfois on est prêt à tout, même à acheter cette marchandise rarissime qu'est la tranquillité. Et, comme je le dis toujours, ça rentre dans le PIB !

Je partage un moment de folie collective le soir, devant le match Ghana-Uruguay. Enthousiasme douché au final par une défaite qui prend des couleurs de tragédie pour le foot africain tout entier!

Le lendemain, il pleut. Je passe sur les détails de mon arrivée en moto au moment où le déluge se déverse sur la gare routière. Ce qui est clair par contre, c'est que le billet qu'on m'a vendu n'est pas le bon, que le bus ne va pas au Togo mais à Cotonou au Bénin, etc.etc... toutes ces tractations et discussions se faisant sous la pluie battante. De guerre lasse, je dis à mes accompagnateurs : "c'est bon, je prends ce bus, je descendrai à Djuigou au Bénin qui est proche de la frontière au niveau de Kara, et ça va bien, merci".
On me trouve un siège, pas prévu, à l'avant du bus, là où normalement se placent les apprentis, et tout semble rentrer dans l'ordre.

C'est encore une fois sans compter avec la vocation de kapo (le mot est à peine trop fort) du  placier, ou je ne sais qui ou quoi, qui organise le départ. Il vocifère et aboie sur femmes, enfants, vieillards et tous les voyageurs pour les faire gicler hors du car. Il s'agit de faire"l'appel" afin de vérifier que nul n'essaye d'arnaquer la compagnie. Nous nous serrons, transis de froid et d'humidité sous un précaire abri de tôle, puis on nous enjoint de nous rapprocher de l'entrée du bus (donc à nouveau exposés à la pluie qui ne cesse pas, les pieds dans la boue jusqu'aux chevilles).
Les noms de chacun sont hurlés avec une violence que n'importe qui au monde ne parlant pas la langue est en mesure de comprendre : celle du mépris absolu pour toute souffrance et toute forme de respect. Certains penseront que j'exagère. Mais non ! Quelques voyageurs tentent quelques protestations, sachant toutefois que ce comportement est habituel et donc immuable.
Nous voici donc, trempés et serrés comme des sardines en boite : on rajoute même dans l'allée centrale de petits tabourets de bois qui font office de strapontins, et là encore gare à celui qui proteste ou tente d'obtenir une place décente eu égard au prix qu'il a payé (30000FCFA) pour rejoindre sa destination. Bienheureux sois tu, déjà, que le chauffeur daigne t'amener au bout du voyage, si "dieu le veut"!

 

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Une fois ces péripéties bouclées, et après avoir inexplicablement fait trois arrêts dans trois gares routières (alors que le bus ne prend plus de voyageurs) on décolle enfin de Bamako sur le coup de 10h30 - ayant été convoqués à 7h !
La belle route alterne avec la piste rouge (non goudronnée), la brousse est verdoyante, le ravitaillement vient à nous à chaque arrêt (eau fraiche, fruits, pain, brochettes, gateries etc...), la pluie a cessé mais le temps est un peu frais, idéal pour voyager, bref, tout baigne jusqu'à 18H.
Ceux qui me lisent doivent penser que je suis masochiste, tant il est évident que le pire peut arriver, mais comme toujours, les moments de grâce et de beauté sont si forts qu'ils font oublier tout le reste. Un récit se nourrit d'abord d'évènements et de malheurs, car chacun sait que les moments heureux ne font pas une histoire.

C'est donc au moment où nous franchissons la frontière du Burkina que les choses se gâtent sérieusement pour moi. J'ai dit déjà que je n'avais pas pris les visas en France, mais généralement, ça se négocie facilement à la frontière où l'on paye même parfois moins cher qu'en passant par les ambassades. J'ai donné 15000CFA pour entrer au Mali (22€) et je m'attends à la même chose pour entrer au Burkina; connaissant déjà ce pays, je n'ai jamais eu de problèmes lors de mes précédentes entrées.


Avec un air un peu gêné, le douanier m'annonce que depuis le 1er juillet (je rappelle que nous sommes le 3), le prix du visa pour les étrangers, hors union africaine, est passé à 94000 CFA ( 150€). Tout d'abord j'en reste sans voix, puis cherche à discuter, pensant qu'il essaye de m'arnaquer, mais dans le poste de douane, d'autres hommes en uniformes, de plus en plus mal à l'aise, me disent que c'est la loi, voici le texte du décret, que depuis deux jours ils sont en butte à l'hostilité des ressortissants ainsi taxés, qu'ils feront un rapport, mais que si je ne paye pas je retourne à Bamako. De plus on me dit je devrais faire valider ce visa provisoire à Ouaga, ou à l'ambassade du Burkina à Lomé. Je rappelle qu'on est samedi soir, que je ne vais pas rester deux jours à Ouaga en attendant que le service de l'immigration veuille me recevoir, que j'ai payé mon voyage et tout, tout, tout.

Je ne sais si c'est la fatigue accumulée, ou l'impression qu'on me prend pour une éternelle vache à lait, mais je fonds en larmes devant l'officier de police, lui même très embêté. Je lui explique en reniflant que je comprends bien qu'ils veuillent appliquer des mesures de rétorsion pour signifier que si les africains sont indésirables en Europe, ils rendront oeil pour oeil et dent pour dent, mais que le Burkina est un pays touristique où les visiteurs européens laissent pas mal d'argent, que pour ma part je viens dans la région pour donner quelque chose depuis des années, et que ce n'est pas juste... bref, je suis à la limite de ma résistance.


Mais je paye. Que faire d'autre? Mes compagnons de voyage me consolent gentiment. Un garçon me dit que pour sa part il a passé 15 jours au centre de rétention à Roissy avant d'être ramené manu militari au Mali. J'ai presque honte de ma faiblesse, mais trop c'est trop.
Car je maintiens que ce n'est pas tant l'argent qu'on nous prend qui nous gêne (150€ , ce n'est pas la mer à boire) mais l'usage qui en sera fait. La France donne des fonds pour le développement avec nos impôts, on me taxe à la frontière de façon brutale, et je sais parfaitement que la population ne verra jamais un centime de ce fric qui sert des politiques corruptrices et des intérêts particuliers. Je ne dis pas cela aux douaniers qui le prendraient évidemment avec malveillance, et me créeraient beaucoup d'ennuis, mais c'est la vérité !

Fin de l'épisode. La nuit tombe, chaque voyageur déroule son tapis de prière, le crépuscule s'enflamme et je fume deux cigarettes en retrouvant le calme et la beauté du soir.

 

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La traversée du Burkina prendra toute la nuit, sans autres incidents que des crampes dues au mauvais sommeil. On me débarque à Koupela vers 6h du matin. Je ne veux plus passer par le Bénin, ne me sentant pas capable de subir l'épreuve d'une frontière supplémentaire.
Mais de Koupela, je peux gagner rapidement Cinkassé (à 180kms), où je me prépare à affronter la douane togolaise.
Curieusement, cette partie du voyage se déroule (deux taxis successifs quand même) avec souplesse et presque gentillesse de la part du chauffeur entre Bitou et le Togo, qui nous parle avec égard, et n'attend pas que le Toyota soit plein à craquer pour rejoindre sa destination. Les douaniers togolais se montrent également compréhensifs, polis, rapides et économiques (10000CFA), j'aurai juste la nécessité de passer au commissariat de Kara pour prolonger l'autorisation de séjour.
Il est dix heures trente et je suis au Togo !

Ne pas croire pour autant qu'on touche au but, même lorsqu'on n'en a jamais été si proche. Le minibus 15 places qui doit rallier Kara, ne sera finalement plein qu'à 18h, on ne part pas tant qu'il reste une seule place. C'est la loi de la route ! Le temps de charger deux motos chinoises en pièces détachées, trois ballots de pagnes, quatre matelas de mousse, cinq vélos en vrac ... et ... et nos 16 voyageurs, il sera 19h.
Le chauffeur roule comme un fou, pour rattrapper le temps perdu par d'innombrables arrêts auxquels il ne donne, comme de juste, aucune explication. Je somnole, mais j'ai la trouille par moments lorsque des feux devant nous se rapprochent dangereusement, ou qu'on se met à slalomer à 80 à l'heure entre des trous de 30 cm de profondeur. Je suis placée devant et je note donc que cette conduite est motivée par le fait qu'il ne peut pas passer la quatrième, il oscille donc entre la troisième et la cinquième, faisant tantôt rugir le moteur à la limite du point de rupture, tantôt essayant de garder sa vitesse pour ne pas avoir à rétrograder. Mieux vaut sans doute ne rien savoir de cet état de fait, comme les voyageurs qui dorment paisiblement à l'arrière, avec la confiance béate des ignorants.

On va s'imaginer que j'ai une rancune particulière contre les taximen. Je ne méconnais pas l'extrême difficulté de leur travail, mais pourquoi tant d'arrogance, c'est ce que je ne peux toujours pas m'expliquer. Le Seigneur de la route conduit son troupeau de brebis à l'abattoir et ne tolère pas le moindre bêlement. C'est comme ça.

A minuit et demi dans la nuit du dimanche au lundi, je débarque à Kara, que je retrouve telle qu'en elle même, comme si rien n'avait changé en 4 ans...?




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publié par dominique dieterlé - dans from Africa
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