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10 juillet 2010 6 10 /07 /juillet /2010 19:21

Kara a-t-elle changé ? Dans les apparences, un peu : nouvelles constructions, électricité, routes améliorées, etc.
Mais le fond des soucis reste chevillé au coeur de la population : exploitation éhontée de ceux qui parviennent péniblement à trouver un peu de boulot, détresse des sans ressources dont l'obsession journalière est de trouver à manger pour eux, pour leur famille, et vision insupportable de tous ces enfants trop petits qui travaillent au delà de leurs forces, qui dorment n'importe où, abandonnés, en attente d'une maman ou d'une grande soeur parti chercher la subsistance, y compris par les moyens les plus scabreux ! On dirait du Zola, n'est ce pas ?
C'est donc ce contraste qui choque énormément entre un modernisme de surface qui semble à portée de main, et la condition de ceux qui subissent et se taisent le plus souvent.

A ce point de ma réflexion, je sais que j'ai changé moi aussi.
J'avais quitté Kara il y a 4 ans avec un peu de regret, voire de fatigue, mais encore la faible satisfaction d'avoir, comme on dit, apporté une pierre à l'édifice. Il est vrai que les jeunes "chiens fous" qui composaient notre groupe de travail et d'amitié, ont eux aussi évolué. Des personnalités s'affirment, des volontés s'accomplissent, des chemins différents se dessinent, et je ne nie pas, humblement, d'avoir peut être contribué, du moins me le disent-ils, à semer quelques cailloux sur le chantier de leur possible.

Mais en revanche, je crois de moins en moins à notre capacité réelle d'intervention : on remplit une baignoire avec un compte goutte, mais le fond de la bassine est toujours en fuite. Comment ne pas regarder en face ce fait aussi indéniable que désespérant ? Il n'y a pas de solutions, mais seulement du brouillard qui masque la vérité nue des évidences.
Les problèmes de développement, comme ceux de l'écologie, auxquels nous sommes si sensibles en Occident, ne pourront se résoudre isolément. C'est de solutions économico-politiques entièrement neuves et peut être radicales, que peut venir le changement attendu, espéré, et chaque fois dénié par des puissances d'argent, d'exploitation, de corruption, de profit, et de mépris de l'humain.
Et comme on n'a guère de chance de pouvoir rapidement sonder le fond des reins et des coeurs, on est bien obligés de redire, comme René Dumont le prophétisait déjà il y a 50 ans: "l'Afrique noire est mal partie".
Si ce n'est aux africains eux mêmes, avec leur génie propre, leurs richesses considérables, humaines et naturelles, de mettre en route le vrai "départ" de la dignité retrouvée.

J'ai adoré ce voyage, j'ai aimé cette ville, j'ai constaté ces richesses, j'ai pleuré et admiré, mais je ne suis qu'impuissance même!
Bien entendu je partirai les poches vides parce que le peu que tu peux faire, si tu ne le fais pas tu n'es pas toi même digne de ta condition, mais comment et pourquoi revenir encore, je n'en sais rien.

Pour cette navrante histoire de visa Burkinabé, je dois aller jusqu'à Lomé, où je me ferai encore arracher 40000CFA (60 €), sous les commentaires ironiques de l'employé d'ambassade; "vous vous êtes fait avoir!". Merci bien, mais qu'y pouvais-je ? Et si moi, je n'y peux rien, qu'y peut le moindre habitant du continent en proie à ces pratiques scandaleuses ?


plagedeLome


Le voyage à Lomé sera l'occasion d'un nouvel épisode assez burlesque que je n'empilerai pas sur la liste des anecdotes déjà évoquées. Chacun sait que la meilleure histoire est celle qui finit sur un peu d'incertitude et d'ouverture aux questions sans réponses.
Je vous laisse tout imaginer !


Pour finir, un mot à dire de ce moyen de transport que j’adore et qui s’appelle « taxi-moto », ou « Zed » et qui n’existe qu’au Togo ou au Bénin (parmi les pays que je connais tout au moins).

Il faut avoir traversé la brousse, la ville, les avenues inondées de Lomé, ou les montagnes escarpées de Niamtougou vers Kanté, calée derrière un conducteur hilare, sans casque, qui emprunte vos lunettes de soleil pour éviter les moucherons, qui trouve le moyen de vous faire la conversation par n’importe quel temps, qui ne vous lâche pas sous la pluie la plus torrentielle, qui met un point d’honneur à ne jamais poser le pied à terre, quelle que soit la rudesse du trajet, qui s’approvisionne en essence de contrebande et fait jaillir de son pot d’échappement une fumée blanche qui agresse les yeux, il faut avoir senti l’odeur de l’Afrique sur la latérite en poussière ou le goudron en loques, pour comprendre, aimer, sentir au plus profond de soi ce qu’est, en dépit de toute vantardise, de toute impossibilité, de tout danger, l’hymne à une liberté toute jubilatoire que l’Afrique  suscite en nous.


Je rejoins l'Océan que j'avais quitté depuis Dakar, et cette nouvelle boucle est elle aussi, bouclée dans l'espace déjà distant d'une chevelure de mémoire échappée de ma tête.
Tout finit comme cela a commencé, à la mer qui avale couleurs, odeurs, images et le goût même des épices étranges.

Ne reste que l'amour dans les yeux des enfants.
Et l'attente. Et l'attente.

 

Et puis dix jours plus tard je retourne à Ouaga prendre un avion pour la France

je la retrouve comme toujours vivante, avenante, mais suis peut être fatiguée… Un garçon à qui je refuse la « conversation » me crie dans la rue : « en Afrique, on doit parler ». J’ai beaucoup parlé durant 5 semaines, beaucoup écouté, beaucoup partagé et passé des moments sans pareil … mais je n’admets toujours pas qu’on m’oblige, parce que blanche, à être en constante disponibilité.

Je me sens vieille tout à coup face à la pétulance de cette jeunesse, j’ai envie de silence et de solitude.

Souffrant pourtant que le retour ne m’offre que la vacuité métallique de Roissy où ma couleur blanche, une fois de plus, est une injure à ce qui doit être, à l’image de mon  boubou informe et froissé, après la nuit sans dormir à attendre un vol « peut-être » .

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publié par dominique dieterlé - dans from Africa
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  • : Après la publication de mes livres "lettres d'anisara aux enfants du Togo" et "Villes d'Afrique", ce blog rend compte en chroniques, poèmes, photos, dessins, des rencontres avec les humains et la solidarité, avec la poésie, l'art, les cultures, l'Afrique et les voyages.
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