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21 novembre 2013 4 21 /11 /novembre /2013 14:02

j'ai reçu d'un ami ce courrier évoquant une lettre parue dans "libération", signée d'une belle brochette de vieux ex-ministres, dont je reproduit ici l'intégrale avant de donner ma réponse

 

... et je rappelle d'abord cette phrase bien connue de Rabelais : "science sans conscience n'est que ruine de l'âme !" ( le pauvre ! il n'avait encore rien vu !!

 

Déclaration commune - parue dans Libération du 15 octobre 2013

 

« Nous assistons à une évolution inquiétante des relations entre la société française et les sciences et techniques. Des minorités constituées autour d’un rejet de celles-ci tentent d’imposer peu à peu leur loi et d’interdire progressivement tout débat sérieux et toute expression publique des scientifiques qui ne partagent pas leurs opinions. L’impossibilité de tenir un débat public libre sur le site de stockage des déchets de la CIGEO (site souterrain de stockage des déchets hautement radioactifs proposé par l’ANDRA) est l’exemple le plus récent de cette atmosphère et de ces pratiques d’intimidation, qui spéculent sur la faiblesse des pouvoirs publics et des élus.

De plus en plus de scientifiques sont pris à partie personnellement s’ils osent aborder publiquement et de façon non idéologique, des questions portant sur les OGM, les ondes électromagnétiques, les nanotechnologies, le nucléaire, le gaz de schiste. Il devient difficile de recruter des étudiants dans les disciplines concernées (physique, biologie, chimie, géologie). Les organismes de recherches ont ainsi été conduits à donner une forte priorité aux études portant sur les risques, même ténus, de telle ou telle technique, mettant ainsi à mal leur potentiel de compréhension et d’innovation. Or, c’est bien la science et la technologie qui, à travers la mise au point de nouveaux procédés et dispositifs, sont de nature à améliorer les conditions de vie des hommes et de protéger l’environnement.

La France est dans une situation difficile du fait de sa perte de compétitivité au niveau européen comme mondial. Comment imaginer que nous puissions remonter la pente sans innover ? Comment innover si la liberté de créer est constamment remise en cause et si la méfiance envers les chercheurs et les inventeurs est généralisée, alors que l’on pourrait, au contraire, s’attendre à voir encourager nos champions ? Il ne s’agit pas de donner le pouvoir aux scientifiques mais de donner aux pouvoirs publics et à nos concitoyens les éléments nécessaires à la prise de décision.

Nous appelons donc solennellement les médias et les femmes et hommes politiques à exiger que les débats publics vraiment ouverts et contradictoires puissent avoir lieu sans être entravés par des minorités bruyantes et, parfois provocantes, voire violentes. Il est indispensable que les scientifiques et ingénieurs puissent s’exprimer et être écoutés dans leur rôle d’expertise. L’existence même de la démocratie est menacée si elle n’est plus capable d’entendre des expertises, même contraires à la pensée dominante. »

Robert Badinter, Jean-Pierre Chevènement, Alain Juppé, Michel Rocard,

 

J’ai été  hésitante avant de répondre mais je relève quand même 2 phrases qui me choquent plus particulièrement.

D'abord, le texte fait référence à des minorités «bruyantes ».  Je ne défend pas systématiquement les minorités bruyantes, certes, et peut être entrons-nous en effet dans une ère d'obscurantisme; mais je comprends très bien que les citoyens lambda se méfient de plus en plus, vu la tendance de plus en plus prononcée à leur faire prendre des vessies pour des lanternes ! Car au final on voit bien que majoritairement la recherche scientifique ne sert qu'à développer des profits exorbitants pour certains. Et il arrive qu'on n'aie plus que le "bruit" pour se faire entendre quand la raison du plus fort est toujours la seule écoutée.

Par ex: Je ne sais pas toujours, n’étant pas une « savante »  s'il faut être pour ou contre les OGM, mais ce dont je suis sûre, c’est que Monsanto est un destructeur des sociétés rurales, refuse aux paysans les possibilités de produire leurs semences, et génère une uniformisation de la biosphère pour s’en mettre plein les poches, grâce aux recherches génétiques 

etc... je ne développe pas , mais les exemples sont légion !



 »Or, c’est bien la science et la technologie qui, à travers la mise au point de nouveaux procédés et dispositifs, sont de nature à améliorer les conditions de vie des hommes et de protéger l’environnement »



Je ne suis pas sûre, comme on le prétend depuis plusieurs siècles que la Science et les techniques soient toujours un progrès pour l'humain. Je ne dis pas qu'il faut refuser ce qui nous arrive comme développement scientifique, mais cela, à mon sens, ne mérite pas le nom de Progrès.

 
Je distingue la pensée scientifique qui est pour moi  proche de la philosophie - une appréhension du monde et un apprentissage de la pensée, (voir Descartes) - et la recherche fondamentale, et plus encore ses applications techniques.

 
La pensée scientifique peut, certes, être génératrice de progrès, par exemple quand l'observation des médecins entraînait le constat qu'en se lavant les mains avant d'accoucher les femmes on diminuait leur mortalité, ou que les vachères atteintes de vaccine ne développaient pas la variole, et je ne parle pas de toutes les connaissances nécessaires accumulées par les peuples qui vivent en milieu hostile ou complexe, pour développer une connaissance très poussée des ressources du milieu (plantes , animaux, territoires) nécessaires à la nourriture, à la santé, au développement du groupe.

   
Cette capacité d'analyse et de pensée aurait donc  aussi un effet "moral" (c'est ce que développe Hannah Arendt dans "considérations morales " et autres ouvrages) : le Progrès de l"humanité pour moi ne peut être qu'un progrès moral, le reste c'est du vent. L'humain s'enrichit de son Esprit et du bien vivre ensemble, non de ses attributs et objets techniques, ni même peut être de l'augmentation de la durée de la vie (pour en faire quoi ???)

Quant à la recherche fondamentale, elle pourrait se cantonner à donner des réponses explicatives, mais on sait bien qu'elle n'en reste jamais à cette pure curiosité spéculative...  c'est au moment où les armées, ou les profits, mettent la main dessus, que les vrais scientifiques ne contrôlent plus grand chose et qu'on doit se faire du souci.

 
Donc, je comprends qu’il faille , en France,
réduire le chômage, parler haut dans le concert des nations, développer des filières innovantes...  Soit ! pourquoi pas si ce que les gens veulent en majorité ? mais je me refuserai toujours à considérer cela comme un progrès en tant que tel, c’est juste une nécessité de survie !

Il est indispensable que les scientifiques et ingénieurs puissent s’exprimer et être écoutés dans leur rôle d’expertise. L’existence même de la démocratie est menacée si elle n’est plus capable d’entendre des expertises, même contraires à la pensée dominante
.


La deuxième phrase est plus inquiétante d'un point de vue politique : qu'est ce qu'une société qui confie à des "experts" le droit de faire la pluie et le beau temps dans tous les domaines ? je conçois que nous n'ayons pas tous la compétence pour juger des conséquences de telle ou telle décision, ou au contraire de tel ou tel recul face à telle décision, mais je suis certaine  que des débats qui sont enclenchés avec autant de mauvaise foi de part et d'autre ne peuvent guère éclairer les citoyens dits "ignorants" que nous sommes.

La science, qu'elle soit pure ou qu'elle débouche sur des technologies,  est une arme. Les humains et les Etats se comportent le plus souvent comme des guerriers : il est donc évident, tant qu’il en sera ainsi, qu'ils s'en serviront de cette manière et que les débats sur les  utilisations scientifiques feront rage, voire plus encore lors des passages à l’acte.

 
Voilà pourquoi je dis que le vrai problème de notre monde, et donc le vrai progrès possible, ne se placent pas à ce niveau là. Nous serions sans doute à même d'avoir des débats sereins, équitables et justes, si nous ne nous comportions pas, en plus, comme des animaux (volonté de territoire, eugénisme, loi du plus fort).

Tant que la recherche des valeurs morales par le biais d'une pensée éduquée, libre, et juste, n'est pas notre priorité, nous accumulerons les catastrophes, dont les pires ne sont pas celles de la nature, il s'en faut de beaucoup, mais dont la science mise au service du pire, la domination religieuse (et non pas la liberté de conscience), et les volontés de profit sont encore et toujours les principaux artisans !

 

Quand je parle de "morale", évidemment, je parle de la recherche du Bien pour l'Humanité et non pas de comportement ou de liberté individuels dans la sphère privée. Si je me réfère donc à hannah Arendt dont j'ai cité l'ouvrage, qu'on me permette d'y ajouter cette citation dont il peut être intéressant de bien peser chaque mot

 

"l'inaptitude à penser n'est pas la stupidité; elle peut s'observer chez des personnes très intelligentes, et la méchanceté peut difficilement en être la cause compte tenu du fait que l'absence de pensée, comme la stupidité sont des phénomènes bien plus courants que la méchanceté. Le problème réside précisément en ce qu'il n'est nullement nécessaire d'avoir un coeur mauvais, phénomène assez rare, pour causer de grands maux. Ainsi, en termes kantiens, on aurait besoin de la philosophie, de l'exercice de la Raison en tant que FACULTE DE LA PENSEE (c'est moi qui souligne) pour prévenir le mal"

 

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publié par dominique dieterlé - dans chroniques
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