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pièce en un acte - Dominique Dieterlé 1998

 

Personnages :

ICARE

LA FEMME (très jeunes tous les deux. Pas plus de 20 ans)

DÉDALE (le père d'Icare , personnage absent)

Lieu :

Une plate-forme à plusieurs niveaux au milieu de nulle part. structure métallique de préférence (pylône, échafaudage, poutrelles ou hangar désaffecté etc...)

Cette pièce en un acte et sept tableaux est inspirée librement du célèbre mythe d'Icare .

Icare, fils de Dédale, s'envole avec son père pour échapper à ses poursuivants crétois; il tombe dans la méditerranée après s'être approché trop près du soleil qui fait fondre la cire dont ses ailes sont en partie constituées.

Dans la légende mythologique, rien ne transparaît de la personnalité d'Icare sinon cet acte insensé d'orgueil, ou d'ivresse, qui le mène à sa perte. Dédale, son père, est par contre fort célèbre pour ses multiples et ingénieuses inventions, dont celle du labyrinthe qui abritait le Minotaure au palais de Cnossos.

La chute d'Icare traduit le symbole d'une jeunesse inexpérimentée qui tente de contrer par tous les moyens une image paternelle trop glorieuse. C'est aussi l'acte posé par un homme qui ne parvient pas à affirmer sa volonté, voire même son existence, dans un monde dont toutes les portes sont fermées et d'où on ne peut s'échapper que "par le haut".

Ce monde labyrinthique où les dangers sont peut-être réels, et peut-être illusoires, qui le sait ? pourrait ressembler au nôtre...

L'auteure n'a pas hésité à doter Icare d'une jeune femme, enceinte de surcroît, qui semble être pour lui un poids supplémentaire et une attache intolérable au réalisme étroit d'une vie qu'il imagine sans idéal... Et pourtant ces deux là s'aiment... comme tout homme aime une femme, comme toute femme aime un homme, avec cette étrangeté mutuelle qui ne donne raison ni à l'un, ni à l'autre, mais les enferme chacun dans un labyrinthe de plus, celui d'une "éternité différente de l'homme et de la femme" comme le disait Apollinaire, qui ne se construit pas sur le même socle, sur le même fonctionnement, sur le même regard.

Chacun vit son destin pour lui, mais c'est peut-être le vivant qui gagne, finalement, en dépit de tout.

 

PREMIER JOUR

La femme (près d'Icare endormi)

C'est comme ça. Je m'éveille en sursaut dans le profond de la nuit. L'oiseau immense me frôle. Je frissonne et j'ai peur.

Je ne dois pas tomber. Je ne vois pas le bord. Du bord de la nuit.. Au bord de notre lit.. Ni la borne au-delà de l'amour. Il dort dans l'innocence. Je ne dois pas lui dire. (silence)

J'ai là une cage aux barreaux invisibles où l'oiseau pâle et triste que j'ai recueilli siffle à présent pour moi seule. Quand le soleil se lève et jusqu'à son coucher. Il ne faut pas lui dire. L'autre est un oiseau noir qu'il ne doit pas connaître. Mais lui, oh ! Lui, je l'ai nommé, par la lumière, par la peau, par la main et par la bouche, je l'ai nommé par l'amour du nom qu'il ne doit pas connaître. J'ai tendu les jours d'un voile d'or et de lin qui suspend entre ciel et terre la maison de vent que nous habitons. Son souffle consume l'encens de nos vies en spirale. Entre ciel et terre il n'y a place que pour aimer. Si cela danse, nous roulons avec. Si cela balaye la nuit, nous exigeons le jour. Cela vole jusqu'aux étoiles et nous le précédons encore. (Silence)

Comme il fait froid. Est-ce qu'il n'a pas bougé ? Pourquoi rit-il en dormant ? Si étourdiment que j'ai mal de ne pas connaître ce qui amène le rire. Sa joue lisse creusée juste au coin de la bouche, ses lèvres, murmurent un espoir de conquête d'où il me rend absente.

Non ! ne t'éveille pas encore. Laisse moi interroger la noirceur des petites heures où je tresse des liens pour toi faits de mes désirs et de mes cheveux, où je mouille ton front de salive et de fièvre, où je vole sur ta face les trésors enfantins que tu dérobes à ma vigilance, où j'ordonne à ma main sur ta chevelure de tracer les sillons d'un labyrinthe unique qui te perdra toujours si je ne suis pas là. Est-ce que le jour ne viendra pas bientôt? (silence)

Je ne peux plus bouger. Cette serre d'aigle m'a broyée jusqu'au sang. L'oiseau noir tombe et ma chute accompagne sa griffe obstinée. Comme il tombe. Avalanche de larmes et de pierres. La voûte céleste à l'envers, le chaos du volcan où déferlent le feu et la roche, jour avalé par le bas, tremblement de terre, et la comète, et son retour. Comme il tombe, plus noir que la poix mêlée au corbeau dans le piège.

Viens Soleil réchauffer l'heure glacée. Viens le jour, mon frère, glisser sur ses paupières. Viens le tirer du rêve et de l'oubli.

Quand le jour brille, il me semble que j'ai moins peur. Ce que je vois de cet instant, qui le sait ? Qui connaît la guetteuse de lune, la veilleuse d'ombre, la gardienne du sommeil, le chien de l'enfer ? Que sait-il de moi celui que je couvre de l'aile calme de la nuit ?

 

DEUXIÈME JOUR

 

Icare :(Près de la femme allongée )

Perdrix, ma belle oiselle que de cris tu as jetés pour m'attirer jusqu'ici. J'ai fait le rêve chaque nuit depuis que ma mémoire existe, d'un oiseau plus léger que le vent, qui pourtant savait me tirer au-delà. Au-delà de la pesanteur et du vide. Qui savait vaincre et chanter la peur et le poids et la peine. Qui savait jeter le corps retenu dans l'espace. Le faire vivre. Le faire libre.

Perdrix, ma douce et grise aurore. Tu es tout près de la nuit quand ton œil se joue de moi. C'est lui qui donne les signaux du matin. Alors je me vide et fais place à la netteté du jour. Les chimères de la nuit allument chaque fois un feu de paille qui rôtit des enfants morts nés. A l'aube il reste le goût de ces chasses faisandées. Le matin je crache et je vide la fosse du sommeil… Le matin je peux tout... Tu me dis "va", tu dévides le parchemin immaculé du jour, tu tends la plume et tu dis "signe". Je signe et j'espère. Arrachée à mon être nocturne, ma transparence est intacte à nouveau. Les pactes de sang s'écoulent dans l'eau glacée des torrents que tu chantes. Et je suis vide, lisse, blanc des lueurs premières. Vide.

Et toi, fille des brumes tu vas chercher pour moi la flèche du soleil. Ton amour est léger et rond comme la rosée des feuilles. Tu dessines sur moi le passage compliqué de chaque heure, je t'écoute, je te suis, je parcours ainsi le temps, sans impatience, il me semble. Et chaque fois c'est toi que je retrouve, inévitable, au cœur des enchevêtrements. Si simplement, si simplement. Que je renonce. (silence)

Pourtant je connaissais d'autres espaces. La mer m'a touché. Immense, le ciel était sur moi. La foule des armées. La ville innombrable. D'autres chemins encore qui furent tracés autour de moi. Mon père était là. C'était lui qui disait la frontière et le sens, la direction du vent. Nous avons rebâti un monde, nous avons...

Suis-je sorti du dédale ? Je ne sais plus. Peut-être vous êtes-vous associés dans vos amours si contraires pour me faire oublier que l'autre part existe, pour que je voie le fil à ma jambe comme un rayon de miel sans importance.

Mais le rêve que je fais. Que je recrache en souriant chaque matin.. Tu le sais fille grise. Il m'emporte vers la lumière qui miroite, le danger, la folie, l'exaltation, le bonheur. Ce rêve, qu'en as-tu fait lorsque je m'éveille ? Sa noirceur est âpre comme le vin pur, j'en suis grisé bien avant d'y croire, bien avant de savoir de quoi il est fait.

Mon père serait-ce toi ? Dans quelle ivresse as-tu enfermé mon jeune âge ? Dans quel trouble sirupeux as-tu noyé mon avidité ? Est-ce pour me protéger que tu m'as égaré ? Père, si un seul a la clef des méandres qui me parcourent, tu es celui- là.

Il faudra bien partir. Je sens autour de moi le danger pressant comme un cliquetis d'armes. Je sens les routes fermées, les passages obscurcis. Je sens l'odeur du filet, la cage, la douleur, la trace de sang qu'on suit pour échapper à l'ombre. Qui êtes-vous ? Qui êtes-vous, là ? Que me voulez-vous ? Chiens, je ne suis pas votre proie !

Femme, femme, éveille-toi. Ils sont là.

La femme : Mon enfant , c'est un rêve . Tantôt tu riais en dormant , aujourd'hui tu crois voir... que croit-il voir ?

Icare : Les hommes. Ils viennent me prendre. Je ne sais pas pourquoi. Si, je sais. Il y a danger. Mon père le dit.

La femme : Il n'y a rien... que moi.

Icare : Mon père sait pourquoi.

La femme : Quand as-tu vu ton père pour la dernière fois ?

Icare : Il est tout près. Il attend leur passage. Il sait. Après il m'emmène.

La femme : Vraiment ? Ton père, que sait-il de nous ? C'est à ton fils que tu dois penser.

Icare : Toutes les retraites sont coupées, toutes les issues. Nous avons construit le labyrinthe pour eux, ils ont les plans, ils savent nous trouver.

La femme : Homme, je connais la magie. Je connais moi seule la terre et les chemins de ton évasion. Chaque nuit je les trace sur ton front, je les écris de mon souffle sur ton amour ... Moi seule. Dans la terre profonde nous serons à l'abri.

Icare : Il ne s'agit pas de cela. Mon père ...

La femme : Laisse ton père à son destin. Ce vieillard habile s'en sortira toujours. Il s'en est toujours tiré. Tu l'as bien vu te perdre pour se sauver. Est-ce que je ne t'ai pas nourri, éclairé, ranimé dans la misère du chemin où il t'avait abandonné ?

Icare : Il avait à faire. Il avait tant de choses à faire, tant d'hommes à instruire, tant de princes à conseiller, tant de science à répandre, tant de savoir... Il a fait tout cela, et j'en suis fier.

Écoute, femme, on entend l'acier vibrer dans l'air, les pas qu'on étouffe, les chevaux qu'on bâillonne. On entend la peur et la joie qui naîtra de l'affût victorieux. Mon père a besoin de mon aide, et moi j'ai besoin de l'air qu'on respire loin du tranchant de l'épée. Je ne vivrai pas dans la honte et la nuit. Je pars.

La femme : Non.

Icare : Je pars. (silence de part et d'autre) Mais comment fuir?

La femme : Reste. Je te sauverai. Encore.

Icare : Je t'aime ma perdrix. Comme chaque jour, je veux lire les chants et les éclats de tes yeux. Que me disent-ils, petite fille, en ce matin si noir ?

La femme : Ils te parlent de l'enfant à venir. De la grotte où je peux te cacher. Du vent qui refermera sur nous un tourbillon de silence où nous serons oubliés des armes et des hommes.

Icare : Non. Ce n'est pas cela. Ton regard est sombre. Lourd. Ton œil pesant et griffu comme une corneille sinistre. Il faut m'aider. Le vent n'est pas un manteau dans lequel on s'enveloppe, et je ne veux pas du silence des pierres. Je veux vivre. Vivre.

Viens avec moi, si tu veux.

La femme : Je ne te partagerai pas avec un père aussi ingénieux. Il aurait tôt fait de me lier, de me faire passer par le trou d'une coquille et de vendre sa dernière invention à un prince fortuné. On ne m'achète pas avec du miel. Tes paroles se ferment sur moi comme la glu des chasseurs. Je ne partirai pas.

Ma terre aussi s'attache à moi. Elle n'est pas moins forte que l'appel du sang. Elle recèle tous mes morts. Si je pars, où pourrai-je pleurer ton cadavre ?

Icare : Je ne peux pas mourir. Regarde-moi bien. As-tu déjà vu un homme aussi solide, aussi vivant. Pourquoi invoques-tu les forces obscures ? Les femmes n'ont que les morts à la bouche. La vie, et le désir qui bat, et nos luttes, nos cris dans l'amour, nos jeux : cela c'est vivre. Que ferions-nous au fond d'un tombeau ? On ne m'enterrera jamais. Je te le jure. Par ma semence qui a déferlé sur toi, je suis vivant. A jamais. Mes exploits parleront pour moi. Mon fils parlera pour moi. J'ai dit.

La femme : Tu ne sais pas de quoi tu parles.

Icare : Tu n'as donc pas pensé que j'allais être un père? Comment pourrai-je trahir ce que je suis en train de devenir?

La femme : Tu parles tant et tant.

Icare : Je dois m'alléger de toi, de tout, comprends-tu ? Il n'y a jamais qu'une seule sortie, qu'une seule fuite possible, il faut être nu pour s'y glisser. Plus léger que l'air...

La femme : Que ne puis-je déposer, moi aussi, dans l'instant, le poids de l'enfant, du désir, de la main que tu as posée sur ma nuque.

Icare : Oiseau rebelle, si tes ailes s'éployaient, si tu traçais dans l'air le chemin idéal, si tu passais devant, si tu voulais savoir ce que tu sais ... Grave et gracieuse, lourde, ébouriffée d'un essaim de duvet tiède, tu pèses si peu cependant, tout ce que je puis tenir de toi c'est l'apparence d'un volume, et tout au fond, le noyau dur de l'œuf. La plénitude et la compacité. Mais c'est parce qu'il n'y a plus en toi, ni place, ni air, que je te saisis si bien, que je pourrais te lancer comme un faucon de mon poing à la muraille dressée qui nous enferme. Alors va ! Va devant. Montre-moi la route. Cherche la faille. Mais ne me retiens pas. Ne cercle pas mes chevilles du poids mort de ton entêtement.

Je dois partir. Avec mon père. Pour les vaincre. Pour vivre libre. Pour devenir à mon tour ce père qu'on accompagne vers le vide… Tout d'abord. Et tenir après l'enfant. Comme je tiens ensuite ce cœur affolé, cette chaleur palpitante que tu m'as accordée.

Mais, je t'en prie, n'accroche pas dans mon dos le remords, poisson d'avril, casserole à la queue du coyote, plaisanterie millénaire devenue tragique par l'excès de sa répétition.

La femme : Fais ce que tu veux.

 

TROISIÈME JOUR

 

Icare : Voilà combien d'heures que je tourne en rond, cherche, recherche, échafaude, débats, réfléchis, pense et dépense en vain. Pourquoi cela est-il si difficile pour moi ? Mon père aurait trouvé depuis longtemps, bâti un plan d'évasion, organisé la fuite. Moi je ne sais rien, tout est brume, et toi femme tu somnoles. Est-ce ton regard qui suscite ce brouillard où je m'inquiète de ne rien trouver de concret, de ferme, de réalisable ?

Aide-moi. Je t'en prie, petite lumière, aide-moi …

Voilà qu'en plus elle devient muette !

Parle. Chante. Dis quelque chose, mon oiseau.

Songe que bientôt je ne serai plus là. Allons parle. Aide-moi!

La femme : Tout ce sang. Tout ce sang qui s'écoulera de moi. Si l'enfant pouvait sortir maintenant… Oh ! Comme je le pousserais hors de moi ? Comme je pousse la peur ? Comme je pousse mon cri dans le ciel vide ? Si je savais le tuer. Le noyer dans le sang. Si je savais où ne point te trouver, comme je partirais, moi aussi, légère nomade, fille de l'air !

N'attends plus, Icare. Tu peux gagner sur moi tant que je suis lourde et empêtrée de mon ventre. Après il sera trop tard.

Icare : Je pars, je pars. Mais je te regarde et sur les formes de tes membres, de ton visage, de ta peau je cherche le passage. Je cherche désespérément le seul passage qu'il me soit permis d'emprunter. Et toi, bien sûr, tu le connais, mais tu ne parles pas. Sauf pour gémir et te plaindre, et tenter de plier mon échine, de m'attacher au nid. Tu le sais. Je sais que tu le sais.

Tu connais mon salut, tu connais ma liberté, tu devines un à un les ennemis qui m'attendent, tu sais comment leur échapper. Tu connais tout de moi tandis que ta forme obscure reste muette et figée devant mon attente. Et ma rage.

Moi je cherche et je tourne, encore et encore, je me cogne à la peur, à l'espace clos, à la sourde respiration des chasseurs. Tu ne ris même pas, tu ne dis rien. Je n'entends plus ton souffle. Est-ce que tu vis encore seulement ? Est-ce que tu respires, toi ? Parle, femme. Parle maintenant. Dans le sang ou dans les larmes, tu dois parler.

La femme : Jamais tu ne seras sauvé. Quand bien même tu trouverais le passage ? Parfois un homme se croit si grand, si immatériel, si invincible que tout lui parait accessible. C'est un mirage, Icare. Il y a mille ans que je le sais. Rêve ou cauchemar, il reste informe et sans issue, avec sa fausse vie et son désir de croire. Parce que, quoi que fasse cet homme, quoique dise son rêve, quelque chose toujours l'attache quelque part. Même si tu brises cette chaîne à coups de hache dans la fureur et la terreur, quelque chose te lie. Peut-être est-ce ton orgueil, Icare, peut-être est-ce ton père ? Peut-être est-ce la même chose. Tu le sauras, homme, tu le sauras. Bientôt.

Moi je ne dirai plus rien. Tu n'as qu'à deviner. Faire toi-même l'ouvrage. Et le défaire de même.

Icare : Donc, il doit y avoir un moyen. Il y a toujours une porte, forcément. Mon père il faut le dire, chuchoter à mon oreille, me montrer la voie. Mais que celle-ci n'entende pas, ne sache pas, ne voie rien de nos secrets. (silence agité)

Puis-je cesser un instant de battre les murs avec mon front? Puis-je un instant m'asseoir et poser mon ignorance avec mon impétuosité ? Oui, je le peux. Et concevoir un silence fécond ? Oui, je le peux...

Et maintenant, calme, très calme, surgit un rêve si extravagant que nul n'y aurait accès, que nulle entrave, quoiqu'en dise celle-là, puisse le retenir et l'empêcher de s'envoler. De s'envoler… ?

Que dis-tu, père, sortir par le haut ? S'évader sur l'aile du vent? Suivre les courants ascendants, dis-tu ? C'est ça ? Devenir... L'homme-oiseau. S'arracher à la glaise. Définitivement. Parce que jamais aucun de ceux qui m'attendent, là, en bas, plantés dans la boue, dissimulés sous le feuillage alourdi de pluie, jamais un seul n'aura l'idée de regarder plus haut que le petit bout de la cime d'un arbre, plus haut que l'extrême extrémité du sommet de la montagne, plus haut que le lieu même où s'accroche enfin son regard sans risquer le vertige. Échapper au bas ! Oui père, c'est bien cela que tu me dis. Courir vers le soleil, rejeter la noirceur de la tourbe, fuir la toile grise des villages, déchirer le sombre linceul des forêts. Monter. Monter plus haut. Toujours. C'est ce que tu m'as toujours appris. Battre des ailes et prendre le large. Comment ai-je pu l'oublier ?

Mon père, mon guide. Avec moi tu partiras, je le sais. Tu me réinventes chaque fois une nouvelle vie. Que tu me perdes, que tu me retrouves, peu importe ! Plus haut tu m'attends et moi, déjà, je te devance.

La femme : (dans un demi-sommeil)

Je ne veux pas de fils.

Pas d'étranger au corps de moi.

Je te veux semblable et tirée de ma côte comme au premier jour. Je te veux fille. Autre moi-même.

Autre demeure du temps arrachée à la terre.

Et je t'appellerai Aurore

 

QUATRIÈME JOUR

 

Icare (construisant les ailes) : J'ai les plans. Ce n'était pas difficile. Une fois qu'on a l'idée de départ, tout va très vite. Bien sur, il faut être précis, méticuleux. Connaître le rapport exact de la masse et du volume. En fonction de la vitesse et de la force des vents. Calculer l'envergure. Définir un point d'attache idéal. Choisir le matériau. Pas facile le matériau. De la plume de tout premier choix ! ...Il a fallu ruser, courir, marchander, trier soigneusement la vile camelote et le reste. Père m'a accompagné tant qu'il a pu circuler librement. Depuis quelques heures on le retient prisonnier au palais. Nous savons que si nous ne partons pas demain, ceux-là en bas me donneront l'assaut, et lui, sans doute, il mourra.

Si j'ai pu les éviter, c'est parce qu'au fond je les sens curieux de mon projet, de mes allées et venues. Ils sont tranquilles, et tellement nombreux. Tellement armés. Ils auraient pu mettre la main sur moi à tout moment. C'était presque trop facile de franchir leurs lignes. Mais ils voulaient savoir, naturellement. De toute façon ils ne peuvent pas se douter de ce que nous préparons. Ou bien cela leur parait vain.

Au premier rayon du jour, notre signal de départ, chacun nous nous élancerons vers la mer. Sous leurs regards incrédules et leurs cris de dépit. (un temps)

Femme où es-tu ? Celle-là n'a pas voulu venir finalement. Trop lourde disait-elle. Je ne sais pas où elle s'est caché. Je sens bien qu'elle m'épie. Je sens comme une odeur sa curiosité qui rôde autour de moi.

Pourtant je crois, j'ai toujours cru qu'elle savait ce que j'allais faire. Son amertume vient de ce qu'elle ne peut ignorer que mon père ne se trompe jamais dans ses calculs. Et que je suis un parfait exécutant. Avec moi, l'ouvrage sera totalement au point, parfaitement opérationnel.

Reste accroché à cette terre engourdie, ma mie. Tu as cru souvent me tenir dans ta main, mais la cage que tu construisais en silence, en silence, croyais-tu, c'est toi seule qui t'y es enfermée.

Fais-moi un beau-fils fort et solide comme moi. Et quand il sera en âge d'imaginer un autre avenir que celui de ta corde terrestre, je viendrai lui apprendre à voler. (il continue l'ouvrage, très gai)

La femme : (ailleurs dans l'ombre) La serre de l'aigle, encore.

Bien sûr, je le savais. Depuis le début j'ai rêvé de l'oiseau noir et de la peur du jour.

Je sais que l'admiration sans limites du semblable, de l'égal, du père qui ne t'a jamais déçu, couvre tous les amours de femme d'un linceul de deuil et de givre.

Je sais que ton insolence brave la mort pour mieux la condamner à l'oubli.

Je sais que tu n'écoutes jamais les rêves de la terre, mais toujours ceux de l'ailleurs.

Je sais que pour toi la nuit se tait, où ton ombre t'effraie, et que tu crois briller comme un jeune dieu.

Je sais ton ivresse arrogante, Icare, et le refus de lier.Je sais aussi que ceux-là en bas, ne te veulent pas le mal que tu imagines et qu'ils te nuiront plus en te laissant t'envoler.

Je sais que tu crois prendre la liberté au piège de la hauteur.

Je t'envie peut-être d'être si fier de te donner tant d'espace pour tomber de si haut.

Peut-être que je te hais.

Mais je te le dis, Icare, par l'enfant que je porte et qui mourra s'il te ressemble.

Je te le dis,

A cause de ton orgueilleuse ignorance,

Sois maudit de ta mère déchirée et absente

Sois maudit de l'amour qui te laissait le temps

Sois maudit de tout ce que la terre porte de grouillant, d'animal, de pourrissant et de secret

Sois maudit des pierres et des eaux vives, des arbres millénaires et des fruits du sol, et de chaque grain de sable des déserts.

Sois maudit des météores, des signaux du feu, des embruns de l'océan et des quatre saisons du monde connu

Que tout ce qui se tient à la terre attaché désormais te devienne étranger

Que l'espace même de mon corps se refuse à toi

Et que tu erres homme oiseau monstrueux dans les vents de l'oubli pour jamais

Icare : Qu'est-ce que je disais ! Très bel ouvrage ! Parfaitement équilibré ! Réalisation très soignée ! Et la cire! Ça c'est l'idée de génie, la cire ! Matériau souple, malléable, simple d'emploi ! Rend les plumes imperméables. Mon père ne se trompe jamais sur l'exploitation optimum des composants. Quant à ses calculs balistiques, je leur accorde la confiance la plus totale. Merci Papa.

Dois-je les essayer, maintenant ?

Me sentir un autre homme. Non. Ne plus me sentir homme.

Ils peuvent me regarder les autres, maintenant. Et toi, femme regarde bien aussi. Icare endosse son habit de lumière. Icare n'est plus Icare. Je ne suis plus ce que je suis. Un rêve maîtrisé. Un par millénaire, peut -être. Peut-être moins. Peut-être moi seul.

Est-ce que le jour ne viendra pas bientôt ? Me faire briller, me faire monter dans la chaleur d'ivresse, par l'air aspiré. Adoration du jour. Je te salue !

Femme, écoute-moi bien. Que pouvais-tu m'offrir que l'étroitesse d'un sexe ? Que l'étroitesse d'un monde à ta mesure ? Mes ailes sont mon sexe. Écoute les battre et se déployer. Se tendre vers l'inexprimable. Je suis une aile. Je suis un autre. Je suis un dieu, ou sur le point de l'être. Je. Icare qui n'est plus Icare. Je. Voyez, vous tous. Voyez la merveille de l'homme écartelé hors de lui-même. Le messager du dieu. L'aigle royal. Votre monde est un disque plat que mes talons ne fouleront plus. Je m'échappe. Je, discobole, jette le monde ancien dans l'infini que je possède. Évadé par la grande porte du ciel. Restez, petits. Voici le point du jour.

La femme :

Maudit, Icare, maudit, maudit.

Nuit, retiens moi dans tes filets que je renie son ombre un peu encore. Là. Sur le haut. Comme il guette. Comme il rit.

Comme il est beau.

Vers le soleil, Icare, vers le soleil !

 

CINQUIÈME JOUR

 

Icare : Maintenant. C'est maintenant ou jamais. Je ne recommande mon âme à personne. Que personne n'a voulue. C'est ma confiance et mon père qui me tiendront debout, prêt à basculer.

Étrange seconde. Seuil de vérité. Je peux tendre la clef, rompre le sceau. Oui je peux.

La femme : Le jour déjà. La pierre qui tombe. Le feu du volcan planté au sol. Je m'égare. En souffrance de l'aveugle terreur qui achève ce qui doit être. Où l'ombre m'a-t-elle portée ? Qu'a-t-elle dit en moi que je ne puisse reprendre ? Tout est gris.

Icare ! L'enfant ! Il pousse. Il tombe. De toi. L'enfant tombe. Écoute battre le sang. Éprouve le poids du sang.

Icare : maintenant je peux partir. Plus rien à attendre. Père c'est le jour de nos vies éclatées, éclatantes. Avec moi le triomphe de la lumière. Je pars. Je. Vole.

La femme : Je coule.

Icare : Cinq cent mètres ou dix millions de kilomètres? Ascension. Élévation. L'insoumission qui me déchire. Entrailles posées sur le matelas de l'air. Ventre à air. Vide et transparent comme chaque matin. Que la pourriture de la terre retourne à la terre. Je suis pur. Pur. Intouchable. Lavé par la puissance, et la jouissance du verbe. Je suis le sexe de dieu frappé dans l'explosion du chaos. Altitude : Extrême. Plénitude : Externe. Je ne suis que l'aile, que le petit jour voué à la destruction du vivant. Zeus du néant et de la foudre. J'anéantirai, je briserai la fourmilière en gerbes de feu.

(il chante, très enfantin) : Très haut dans le ciel, bravant orage et vent / Roi de l'air, vole l'aigle triomphant  / Et tous les oiseaux s'enfuient éperdument / Car son ombre s'étend sur les champs

Roi de l'air, Icare. Regarde. Non ne regarde pas, cet Icare appesanti que tu fus. Mais si, regarde-le bien. Pauvre dépouille floconneuse qui s'est fendue d'un papillon. Tu le vois, Icare. Je sais que tu le vois. Et tu craches sur lui toute la boue du corps ancien. Toute la saleté torride de ton humanité.

Je défèque sur le bas du monde. Sur la ville et ses souillures. Pluie de sauterelles. Nuée ardente. Cataracte de sang noir que je jette en pâture à l'espèce des brutes. Grêle de flèches empoisonnées. Déjection de la chair.

C'est fait. Tu n'es plus homme, Icare. Tu émerges entre deux vagues porteuses. Race d'un nouveau créateur. Le créateur de toi-même.

Je ne suis pas affublé de ces ailes, père, sache le bien, (avec quelle prudence tu fends l'air salé, juste au-dessus des océans. Tu rames, petit père) mon aile a poussé d'elle-même, comme un membre endormi qui manquait à l'appel. L'aile de ma chair. Tu n'as rien inventé cette fois-ci. Pas pour moi.

Je ne suis plus le fils. Je ne suis pas ta race. La conquête n'est rien si, du fond de l'être, la nature ne se renverse pas sens dessus-dessous. Il y a cette absence radicale du devenir qui s'érige en règle jubilatoire. D'un seul instant, je fais tous les instants. Il n'y a pas de fin. Il n'y a pas de durée ni d'espace. L'Assomption. Nimbé de gloire, il y a moi.

Moi et. Le soleil.

La femme : Qu'ai-je dit ? Ai-je parlé du soleil ? Ai-je invoqué la brûlure du mensonge ? Appelé la fusion de mes reins que l'enfant embrase ?

Je n'ai pas pu me fermer à ces grondements, ignorer les mots. Je n'ai pas pu les dire. Je n'ai pas pu les taire. Je savais que ce poing serré noircirait pour finir, de l'incandescence où j'enserre la montée verticale, le puits de lave, et tout au fond du trou, la vasque infâme de la nuit.

Ai-je voulu l'horizontale, moi, couchée, clouée, épinglée comme un insecte mort ?

Debout ! Femme ! Le poing fermé, ouvre-le. S'envoleront ainsi les mots que tu ne reprendras pas. Une myriade de mots à l'assaut des oriflammes. Un rucher de mots arqués qui ne reviendront pas manger dans ta paume.

Mais j'espère toucher le ciel, si loin sois-tu. Car tu es devenu électrique et vaste, car tu es ma délivrance et ma foudre. Je t'appelle. Soude-moi à la terre. Comme cela, debout, je deviens l'arc-en-ciel tendu sur nos chemins d'orage. Ton soleil, et mes pleurs font un pont de lumière blanche, romps-le en couleurs foudroyantes. Je t'attends. Je te vois maintenant, oiseau noir. Posé au bout de mes doigts. (elle reste ainsi debout, la main tendue)

 

SIXIÈME JOUR

 

Icare :(épuisé) Là, ils ne me trouveront pas. Leurs yeux sont aveuglés. L'échappatoire magique. Et moi, maigre et fantomatique, que puis-je perdre encore ? Rien ne m'inquiète. Plus aucun danger. C'est l'absence de points fixes qui crée la sécurité. Tout est très sûr, je sais (long silence, puis des rires)

On dira que je suis fou. Oui. Fou ? Et pourquoi pas ? De fureur ? Ou d'amour ? C'est la fatigue, c'est la hauteur, le manque d'oxygène. Je ne sais pas ce qu'est la folie, mais je sais ce qu'est l'oxygène. Donc je suis en manque. Là. J'ai dormi ? Non, je suis seul. Mon père est sorti. Sorti, disait-elle, il se sort toujours. De tout. Il sort et moi je... Pénètre . Parce qu'en dormant le vol ne peut cesser. Parce que j'ai oublié le bas. Parce qu'après tout je viens te saluer soleil. Tout près, ô mon soleil. Je viens féconder la substance de la divinité, parce qu'il faut monter. Toujours monter. Me voici, reine des abeilles, dans le cercle de miel. L'aile de feu retourne à ton ventre infini. Mon soleil. L'écorce du ciel respire pour moi. Chaque seconde à nouveau s'ouvre. S'ouvre encore. Et je plonge. Et je me fonds dans la cire vierge et brûlante. Temps scellé. Je reviens. Je suis l'éternité. Voilà pourquoi, père, qui ne m'a rien laissé, tu inventas ma mort. (Il tombe)

La femme : C'est un fils !

 

SEPTIÈME JOUR

 

La femme : (tout en haut, elle tient l'enfant au-dessus du vide)

Tout est ravage de flamme. Tu as rendu notre monde haïssable, Icare. Qui ne voudrait s'en échapper ? Mais pas vers le soleil. Oh non, pas le soleil. Mon enfant ne s'envolera pas, je le jure.

Ton sang retombe sur nos têtes en traînées visqueuses. J'ai vomi ta chute. Et c'est au milieu des ordures que l'enfant se lève. Sans refuge et sans avenir.

Tu m'as volé le corps abîmé puisque la mer ne parle pas.

Tout cela n'a pas existé. Voilà trois mille ans que ton père est mort. Mais le dédale survit. Chaque génération le trouve intact. A l'épreuve des crachats. J'ai gratté et fouillé la terre puante avec mes poings nus. Combien de temps faut-il creuser pour trouver la fougère géante d'avant le bitume ?

J'ai enfoui le sac de mes entrailles pour affamer les prédateurs. Et je ferme les yeux. Je crève mes regards pour nier la lumière qui t'a ravi. Et je vais sauter avec l'enfant dans le ruisseau des enfers. Il ne connaîtra pas les fumées bleues d'avant l'aube. Ni le vent qui t'a perdu. Ni le soleil.

Je n'ai pas eu de nom, Icare, et celui de ton fils ne sera jamais dit. C'était juste le travail des chimères nocturnes, le fruit de mes entrailles, maudit depuis le temps. Sacrifié.

J'ai perdu la mémoire, mais je n'ai pas perdu la haine, le viol de ta lumière imbécile qui brûlait mon âge à petit feu. Tu étais si joyeux. Combien j'aurai de plaisir à ensevelir toute joie, toute espérance.

Parce que je ne peux oublier la trace météorique de ton vol. Parce que sur ma terre, cela devient invivable, cela que la traînée de foudre a embrasé, c'est à dire, tout. Tout. Le ciel s'est refermé, vide à présent. Le couvercle rabattu sur nos cerveaux épais. Il ne fallait pas tomber parce qu'il ne fallait pas partir. Et s'il te fallait partir tu ne pouvais pas tomber. Ce n'était pas qu'un jeu, Icare.

J'ai oublié. J'étais de cire moi aussi, poupée magique écoulée vers le centre de la matière. Impression molle. Pas de nom. Pas de rappel. Solution dans le fleuve qui retourne à la source. Je ne suis jamais née. Icare.

(Elle saute dans le

NOIR

On entend un pleur d'enfant, long, résistant et obstiné, tout en haut)

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publié par dominique dieterlé

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  • : Chroniques, poésies, photos, créations pour illustrer mes voyages, mes rencontres avec les humains solidaires, avec l'Art et les cultures, ici et partout ailleurs. Livres parus à ce jour : "lettres d'Anisara aux enfants du Togo" (Harmattan), "Villes d'Afrique" et "Voyager entre les lignes" (Ed. Le Chien du Vent)
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