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20 novembre 2008 4 20 /11 /novembre /2008 14:08


pour faire suite à ces quelques réflexions d'hier sur "L'Enchanteur Pourrissant" voici le plus beau passage et la conclusion d'une oeuvre étrange et érudite du poète Apollinaire écrite entre 1898 et 1909, au sujet du mythe celtique de Merlin et Viviane. C'est elle, la dame du lac, qui le tint enfermé par magie dans un tombeau de verre au profond de la forêt après qu'il lui eût confié, par amour, ses secrets d'enchantement.

Photo du spectacle créé en 1994



/.. LA DAME  DU LAC
Ô joie ! je t'entends encore, mon amant, qui savais tout ce que je sais. 

L'ENCHANTEUR
Toi que j'aimais, ne parle pas en vain. La femme et l'homme ne se ressemblent pas et leurs enfants leur  ressemblent.
Mais nous nous ressemblons, parce que je t'ai tout  appris, tout ce qui me ressemble. Nous nous ressemblons et n'avons pas d'enfants qui nous ressemblent.  Ô toi que j'aimais, tu me ressembles. 
Nous nous ressemblons, mais l'homme et la femme ne se ressemblent pas. Lui, c'est un troupeau avec son berger,  c'est un champ avec son moissonneur, c'est un monde avec son créateur. Elle, c'est le printemps inutile, l'océan jamais calme, le sang répandu.  Ô toi que j'aimais, toi qui me ressembles, tu ressembles aussi à toutes les autres femmes.

La dame assise sur la tombe tiède de l'enchanteur songeait au printemps qui défleurissait pour finir.

L'ENCHANTEUR
Toi que j'aimais, je sais tout ce qui me ressemble et tu me ressembles ; mais tout ce qui te ressemble ne me ressemble pas. Ô toi que j'aimais, te souviens-tu de notre amour ? Car tu m'aimais ! Te souviens-tu de nos tendresses qui étaient l'été pendant l'hiver. Te rappelles-tu? Je pleurais à tes genoux, d'amour et de tout savoir, même ma mort, qu'à cause de toi je chérissais,  à cause de toi qui n'en pouvais rien savoir. Au temps de ma vie pour notre amour je pensais à toi, même pendant  les  plus  terribles  crises  d'épilepsie.   Ô  toi  que j'aimais et pour qui les vers, depuis ma naissance, ô temps de la moelle fœtale, patientèrent, dis-moi la vérité ...!

À cet instant qui était celui où, défleuri, le printemps finissait, la dame du lac pâlit, se dressa, souleva avec une hâte audacieuse sa robe immaculée et s'éloigna de la tombe ; mais la voix de l'enchanteur s'éleva plus forte en une question désespérée d'amour survivant au trépas, une question qui voulait tant une réponse que la dame, à quelques pas du tombeau hésita tandis que coulaient le long de ses jambes les larmes rouges de la perdition.

Mais, soudain, la dame du lac s'élança, et, laissant derrière elle une traînée de sang, courut longtemps, sans se retourner. Des pétales feuillolaient, détachés des arbres aux feuillards défleuris en l'attente de fructifier. La dame ne s'arrêta qu'au bord de son lac. Elle descendit lentement la pente que surbaigne l'onde silencieuse, et s'enfonçant sous les flots danseurs, gagna son beau palais dormant, plein de lueurs de gemmes au fond du lac.


Guillaume Apollinaire - L'Enchanteur Pourrrissant
édition présentée avec des bois gravés d'Hervé Derain - Les Lettres Modernes ed. Minard Paris

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publié par d.dieterlé- g.apollinaire - dans arts et artistes
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